Prologue — Quand les cartes de risque fixent les prix

Le prix d’une assurance habitation peut doubler sans que la maison ait changé d’apparence, de propriétaire ou d’usage. Aucun sinistre ne s’y est produit. Il suffit parfois qu’une nouvelle carte classe l’adresse parmi les zones plus exposées. L’assureur peut alors augmenter la prime, imposer de nouvelles conditions ou décider de ne plus proposer le contrat1.

Les Moreno avaient acheté leur maison à Altadena, en Californie, au début des années 2000. Pasadena restait proche et les montagnes de San Gabriel étaient visibles depuis la rue. Leur bungalow des années 1920 comptait trois chambres, un porche, un garage et un jardin planté de quelques agaves. Ce n’était pas une demeure luxueuse, mais une maison familiale avec du terrain et de la lumière.

Pendant longtemps, l’assurance habitation fut une dépense ordinaire. Elle coûtait environ 2 400 dollars en 2023. Le devis de renouvellement passa à près de 4 100 dollars en 2024. L’assureur annonça ensuite qu’il ne proposerait plus de contrat. Le courtier évoqua le coût de la réassurance, la tension du marché et le nouveau classement de la zone. Il employa aussi une expression du métier. Les assureurs ordinaires n’avaient plus beaucoup d’« appétit »2 pour ce quartier.

À la fin de 2024, les Moreno durent se tourner vers le California FAIR Plan, dispositif californien de dernier recours3. Avec les garanties complémentaires nécessaires autour de la couverture incendie de base, le coût annuel approchait 8 200 dollars. La protection était plus limitée et les franchises4 plus élevées [1].

Le 7 janvier 2025, l’incendie d’Eaton commença près d’Altadena [2]. Une partie de la localité fut dévastée, mais le pâté de maisons des Moreno resta debout. Le commissaire californien aux assurances imposa ensuite un moratoire d’un an sur les annulations et les non-renouvellements dans le périmètre du feu et les zones voisines. La mesure protégeait les contrats encore en vigueur. Elle ne rendait pas aux Moreno celui qu’ils avaient déjà perdu [3].

Ils avaient vu la fumée et entendu les sirènes. Aucun mur de leur maison n’avait brûlé. Leur adresse avait pourtant changé de place dans le marché de l’assurance.

À plusieurs milliers de kilomètres, le même mécanisme pouvait prendre une forme moins spectaculaire. Les Faure avaient acheté, au début des années 2000, une maison des années 1930 sur les hauteurs de Saint-Étienne. Elle avait un crépi beige, un toit de tuiles, un jardin en pente, un garage semi-enterré et un bureau aménagé au sous-sol pendant la pandémie de Covid-19. Rien ne désignait le quartier comme un territoire particulièrement menacé.

Après de fortes pluies, les avaloirs furent saturés. Plus bas dans la rue, des caves prirent l’eau et des meubles sortirent couverts de boue. Chez les Faure, l’eau ne franchit pas la porte. Les assureurs cessèrent néanmoins de regarder l’adresse de la même manière.

La prime, inférieure à 500 euros en 2023, passa à environ 670 euros. L’année suivante, un courtier proposa un contrat proche de 760 euros. Il demandait l’installation d’un clapet anti-retour, la surélévation de la chaudière et le retrait du bureau du sous-sol de la liste des pièces habitables. Il devenait difficile, disait-il, d’obtenir plusieurs devis dans le quartier.

La maison familiale n’avait subi aucun dommage. Dans les outils de souscription, elle était désormais une adresse située en « zone bleue ». Le risque n’avait pas encore produit de sinistre chez les Faure. Il avait déjà modifié leur contrat.

De la carte au contrat

Une carte n’augmente pas une prime par elle-même. Elle devient décisive lorsqu’une institution relie une couleur, une classe ou un score à une conséquence. Cette opération dépasse la Californie et la France.

Au Royaume-Uni, Flood Re permet aux assureurs de transférer une partie du risque d’inondation de certains logements vers un dispositif commun afin de maintenir l’accès à la couverture [4]. Dans les Caraïbes, en Afrique et dans le Pacifique, des mécanismes régionaux versent rapidement des fonds aux gouvernements lorsqu’un ouragan, un séisme ou une sécheresse franchit le seuil prévu par un modèle [5].

Les contrats diffèrent, mais ils reposent sur une opération comparable. Une estimation réalisée avant le sinistre modifie les conditions du paiement futur. Une carte d’incendie peut renchérir une prime. Un zonage d’inondation peut imposer des travaux. Dans une assurance paramétrique5 souscrite par un gouvernement, le franchissement d’un seuil de sécheresse peut déclencher un versement destiné à l’aide d’urgence.

Lorsque le risque augmente, l’assureur doit tenir compte des pertes attendues, du coût de la reconstruction et de la réassurance. Un prix durablement insuffisant peut fragiliser sa capacité à payer. À l’inverse, une hausse brutale peut rendre la couverture inaccessible ou pousser l’assureur et l’assuré à quitter le marché [68].

Les effets ne restent pas contenus dans le contrat. Une prime élevée peut compliquer une vente, fragiliser un prêt, conduire un ménage à réduire sa couverture ou accélérer son départ. Les inondations peuvent aussi peser sur le prix des logements et sur le temps nécessaire pour les vendre [9]. La carte intervient alors dans la possibilité de rester dans un lieu.

Pour devenir utilisable, elle simplifie un territoire complexe. Elle retient une échelle, une période, un événement, un scénario et une résolution. Elle trace ensuite des limites et attribue des classes. Ces choix rendent le territoire lisible pour une administration ou une entreprise [10]. Ils déterminent aussi ce que la carte montre et ce qu’elle laisse hors champ [11]. Même une image satellitaire doit être datée, documentée et interprétée avant de devenir une donnée d’action [12].

Le feu, l’eau et le retrait-gonflement des sols argileux sont réels. La frontière précise entre une zone rouge et une zone orange ne se trouve pourtant pas dans la nature sous une forme prête à l’emploi. Elle dépend du scénario, de la période retenue et du seuil choisi. Sa portée dépend surtout de ce que l’institution attache à la couleur. Il peut s’agir de travaux, d’une aide, d’une hausse de prime, d’une condition de crédit ou d’un non-renouvellement.

Une carte peut sauver des vies et orienter des investissements. Elle ne suffit pas lorsqu’elle annonce seulement le prix du danger sans ouvrir de moyens pour réduire l’exposition.

Le jugement derrière le tarif

L’actuaire6 ne reçoit pas un risque déjà prêt à être tarifé. Il faut choisir les catégories, la période d’observation, les garanties, les seuils et les règles de souscription7. Deux assureurs peuvent donc classer différemment la même maison. Ils n’ont ni le même portefeuille8 ni la même stratégie. Le danger physique demeure, mais le contrat qui le prend en charge résulte de ces choix [13].

Les statistiques donnent à la décision une forme chiffrée et impersonnelle. Elles ne fixent pas seules les variables admissibles, la place des seuils ou les conséquences attachées à chaque catégorie. Au XIXe siècle déjà, les actuaires britanniques disposaient de tables de mortalité et de formules. Ces instruments ne leur disaient pas quelles vies accepter, quel taux appliquer ou comment interpréter l’expérience particulière d’un portefeuille [14].

Ce jugement n’a pas disparu avec les modèles contemporains. Il s’est réparti entre les données, le code, les règles de souscription et les procédures automatiques. Il est devenu plus difficile à repérer. Le droit intervient avant l’affichage du prix. Il décide qui peut vendre une assurance, quels objets peuvent être couverts, quelles obligations lient les parties et quels recours restent ouverts [15].

Dans l’assurance, le droit et la réglementation fixent aussi certaines garanties, les variables autorisées, les conditions de résiliation et le capital que l’entreprise doit conserver. Ils ne corrigent donc pas seulement un marché qui existerait déjà sous une forme achevée. Ils contribuent à le construire.

Le tarif peut révéler une limite réelle du marché. Il peut aussi la déplacer. Une maison reste assurée, mais la hausse de la prime fragilise le prêt. Le contrat est maintenu, mais avec une franchise plus élevée et une couverture réduite. Une décision prise dans l’assurance finit alors par peser sur le crédit, la valeur du logement et la possibilité de rester dans le quartier.

Références

1.
California FAIR Plan Association. About the FAIR Plan. 2026. https://www.cfpnet.com/about-fair-plan/.
2.
CAL FIRE. Eaton Fire. Incident record. 2025. https://www.fire.ca.gov/incidents/2025/1/7/eaton-fire.
3.
California Department of Insurance. Commissioner Lara Protects Insurance Coverage for Southern California Wildfire Survivors. Press release. 2025. https://www.insurance.ca.gov/0400-news/0100-press-releases/2025/release005-2025.cfm.
4.
Flood Re. Our Call to Action: Transition Plan 2023. London: Flood Re. 2023. https://www.floodre.co.uk/transition-plan23/.
5.
Scherer, N. Insuring Against Climate Change: The Emergence of Regional Catastrophe Risk Pools. Abingdon; New York: Routledge. 2020.
6.
Kousky, C. et Kunreuther, H. Addressing Affordability in the National Flood Insurance Program. Resources for the Future. 2013.
7.
Hudson, P., Botzen, W. J. W., Feyen, L., et Aerts, J. C. J. H. « Incentivising Flood Risk Adaptation through Risk Based Insurance Premiums: Trade-offs between Affordability and Risk Reduction ». Ecological Economics 125 :1‑13. 2016.
8.
Langreney, T., Cozannet, G. L., et Merad, M. Adapter le système assurantiel français face à l’évolution des risques climatiques: Un cadre d’action pour préserver le régime de mutualisation des risques climatiques et accélérer la contribution de l’assurance aux efforts d’adaptation et de décarbonation de l’économie française. Mission sur l’assurabilité des risques climatiques. 2023.
9.
Bakos, K., Feltmate, B., Chopik, C., et Evans, C. Nager sur place : les effets des inondations catastrophiques sur le marché de l’habitation du Canada. Centre Intact d’adaptation au climat, Université de Waterloo. 2022. https://www.centreintactadaptationclimat.ca/wp-content/uploads/2022/02/UoW_CIAC_2022_02_Nager-sur-place_Marche-habitation.pdf.
10.
Scott, J. C. Seeing Like a State: How Certain Schemes to Improve the Human Condition Have Failed. New Haven: Yale University Press. 1998.
11.
Harley, J. B. The New Nature of Maps: Essays in the History of Cartography. Baltimore: Johns Hopkins University Press. 2001.
12.
Kurgan, L. Close Up at a Distance: Mapping, Technology, and Politics. New York: Zone Books. 2013.
13.
Glenn, B. J. « Risk, Insurance, and the Changing Nature of Mutual Obligation ». Law & Social Inquiry 28 (1) :295‑314. 2003.
14.
Porter, T. M. Trust in Numbers: The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life. Princeton: Princeton University Press. 1995.
15.
Harcourt, B. E. The Illusion of Free Markets: Punishment and the Myth of Natural Order. Cambridge, MA: Harvard University Press. 2011.

  1. Les scènes composites rapprochent des situations observées, des cas publiés et des ordres de grandeur documentés. Elles ne décrivent pas une personne identifiable et ne valent pas comme preuve. Les cas documentés sont signalés comme tels et accompagnés de leurs sources.↩︎

  2. Dans le vocabulaire des assureurs, l’appétit au risque désigne les types et les niveaux de risques qu’une entreprise accepte de couvrir.↩︎

  3. Le California FAIR Plan, pour Fair Access to Insurance Requirements, est le dispositif californien d’assurance immobilière de dernier recours. Il fournit une couverture de base aux propriétaires qui ne trouvent plus de contrat sur le marché ordinaire. Il est administré par une association réunissant les assureurs immobiliers agréés dans l’État.↩︎

  4. La franchise désigne la part d’un sinistre qui reste à la charge de l’assuré.↩︎

  5. Une assurance paramétrique verse une somme prévue à l’avance lorsqu’un indicateur mesurable franchit un seuil fixé dans le contrat. Le paiement dépend alors de cet indicateur, par exemple une quantité de pluie ou la vitesse du vent, et non de l’évaluation détaillée de chaque dommage.↩︎

  6. L’actuaire est le professionnel chargé de traduire les risques en chiffres financiers. Il estime notamment les probabilités de sinistre, les primes et le coût futur des engagements. Son travail contribue à déterminer combien coûte un risque et comment il sera partagé.↩︎

  7. Dans le vocabulaire de l’assurance, la souscription désigne l’examen du risque et la décision de l’accepter, de le refuser ou de le couvrir à certaines conditions.↩︎

  8. Le portefeuille d’un assureur est l’ensemble des contrats et des risques qu’il couvre à un moment donné.↩︎