Chapitre 10 — Quand le climat entre dans les contrats

Le climat entre dans les maisons par l’eau, le feu ou les fissures. Pour beaucoup, il se manifestera d’abord autrement. Une carte changera de couleur, une prime augmentera, une garantie se réduira, une banque demandera une preuve supplémentaire ou une commune interdira d’habiter. Le risque modifiera le présent avant d’avoir détruit le bâtiment.

À Soulac-sur-Mer, sur la côte atlantique en Gironde, l’immeuble Le Signal n’a pas d’abord disparu sous l’eau. Il a commencé par perdre son usage. Construit dans la seconde moitié des années 1960, cet ensemble de soixante-dix-huit logements se trouvait alors nettement en retrait du rivage. Plusieurs décennies plus tard, le recul du trait de côte avait rapproché le bord de la dune à quelques mètres du bâtiment [1, 2].

L’immeuble tenait toujours debout. On voyait ses balcons, ses façades et ses fenêtres. Les tempêtes et l’érosion avaient toutefois réduit le terrain qui le séparait de l’océan. En janvier 2014, alors que le bâtiment ne se trouvait plus qu’à environ neuf mètres du bord de la dune, un arrêté municipal ordonna son évacuation et en interdit définitivement l’occupation [2, 3].

La perte entrait mal dans les catégories existantes. Ce n’était pas une maison emportée en une nuit, une inondation brutale ou un incendie dont on pouvait dater clairement l’avant et l’après. L’érosion avançait progressivement. Elle était trop prévisible pour être assimilée à un accident soudain, mais ses effets étaient devenus trop certains pour permettre aux habitants de rester.

Le Conseil d’État confirma en 2018 que l’érosion marine du cordon dunaire ne permettait pas de mobiliser le Fonds de prévention des risques naturels majeurs, couramment appelé Fonds Barnier [1]. Les copropriétaires durent partir tout en restant liés à leurs biens. Ils continuaient notamment à supporter des charges de copropriété, des frais d’assurance et, pour certains, le remboursement d’un emprunt immobilier. À ces dépenses pouvait s’ajouter le coût d’un autre logement [4].

Une solution particulière fut finalement adoptée. Un dispositif législatif permit de compenser la perte d’usage et les premiers protocoles d’indemnisation furent signés en 2021 [5]. Lorsque la démolition commença en février 2023, l’immeuble avait depuis longtemps disparu de la vie ordinaire de ses habitants. Le béton restait, mais plus le logement [6].

Le Signal montre qu’une ruine sociale peut précéder la destruction matérielle. Un bien peut perdre son usage, sa valeur ou son accès à l’assurance alors que ses murs sont encore debout. Le climat agit alors par le droit, le crédit et le contrat.

Cette requalification dépasse le littoral. Après plusieurs inondations catastrophiques au Canada, le Centre Intact d’adaptation au climat a observé une baisse du prix de vente final, un allongement du délai de vente et un recul du nombre de biens mis sur le marché [7]. Le danger physique atteint ainsi la liquidité du logement, c’est-à-dire la possibilité de le vendre dans un délai raisonnable sans subir une forte décote.

Derrière la prime se trouve donc une politique du territoire. Une maison dépend d’un bassin-versant, d’un littoral, d’un sol, de réseaux, d’une route d’évacuation et d’une histoire de permis. Les normes de construction, les digues, l’entretien des égouts, les secours et les garanties publiques réduisent certains risques et en déplacent d’autres [8]. L’assureur ne tarifie jamais un lieu laissé à l’état de nature. Il tarifie un territoire déjà protégé, urbanisé, négligé ou exposé par des décisions collectives.

L’adresse conserve cette histoire sans l’expliquer. Dans les Landes de Gascogne, les incendies de 2022 ont touché une forêt cultivée, organisée depuis le XIXe siècle autour du pin maritime, puis soumise à l’intensification de certains usages et à l’extension des lotissements périurbains. L’exposition des maisons venait de la rencontre entre une économie forestière, une politique foncière, des formes d’urbanisation et un climat devenu plus dangereux [911].

À l’automne 2022, quelques semaines après les grands incendies de Gironde, une réunion publique est organisée à Belin-Béliet. Pendant l’été, le feu a traversé le massif des Landes de Gascogne, contraint des milliers d’habitants à évacuer et brûlé des dizaines de milliers d’hectares. La commune n’a pas été détruite, mais chacun sait qu’elle aurait pu être davantage touchée [11].

Dans la salle, habitants, élus et propriétaires forestiers cherchent à comprendre ce qui s’est passé. Un sylviculteur désigne les lotissements construits en bordure du massif. À ses yeux, le problème vient des maisons installées trop près de la forêt. Plus les habitants se rapprochent des pins, plus les départs de feu et les dommages possibles augmentent.

Une habitante lui répond que les pins ont eux aussi été plantés trop près des logements. Elle refuse que les résidents soient présentés comme les seuls responsables d’un danger dont ils seraient les premières victimes. La forêt qui entoure les maisons n’est pas un milieu resté intact. Elle a été cultivée, exploitée et replantée autour d’une essence dominante [9].

Un autre participant rappelle qu’il n’est plus possible de supprimer les quartiers construits. La forêt peut en revanche être transformée. Il demande pourquoi la discussion porterait seulement sur les maisons, et non sur la continuité des plantations, la diversité des essences, les pare-feux ou l’entretien des voies forestières.

Les participants parlent du même espace, mais n’en racontent pas la même histoire. Pour les uns, les habitants se sont installés au contact d’une activité préexistante. Pour les autres, la sylviculture et les choix d’aménagement ont rendu le territoire plus vulnérable. Entre eux se trouvent les communes qui ont autorisé les constructions, les ménages qui cherchaient un logement abordable, les propriétaires des parcelles et les entreprises qui vivent de la forêt [10, 11].

Une carte assurantielle peut représenter cette proximité par une couleur ou un score. Elle peut estimer la probabilité qu’une maison soit atteinte. Elle ne dit pas quelle part de l’exposition doit être attribuée au propriétaire, au sylviculteur, à la commune ou à l’organisation économique du massif. En faisant payer l’adresse, le tarif risque de donner une réponse individuelle à une question que la réunion avait laissée ouverte. Les maisons sont-elles trop près de la forêt, ou la forêt trop près des maisons ?

Les géographes parlent de riskscapes, ou paysages du risque, pour décrire cette rencontre entre la matérialité du danger et les manières dont un territoire est vécu, administré et modélisé [12]. Le feu reste réel. Le désaccord porte sur les causes retenues, les responsabilités et l’échelle à laquelle il faut agir.

Une prime climatique peut donc être exacte au regard d’un modèle et laisser le ménage sans solution. Pour la juger, il faut regarder ce qu’elle lui permet encore de faire. Peut-il payer, emprunter, réaliser les travaux, contester la donnée, vendre ou partir ? Un tarif devient une frontière lorsqu’il signale une exposition sans ouvrir de moyen réaliste de la réduire.

De la carte au contrat

L’assurance connaît depuis longtemps les tempêtes, les inondations, les séismes et les incendies. Elle sait que certains événements frappent plusieurs contrats au même moment. Elle constitue des réserves, mobilise des fonds propres et achète de la réassurance. Le climat ne rencontre donc pas une industrie qui aurait ignoré les catastrophes.

Ce qui change tient à la combinaison de plusieurs mouvements. Certains aléas deviennent plus fréquents ou plus intenses. Les saisons de danger s’allongent. Les coûts de reconstruction augmentent. Les logements, les infrastructures et les valeurs assurées se concentrent dans des zones exposées. Les séries du passé décrivent alors moins bien les pertes à venir [13].

Trois notions permettent de suivre cette transformation. L’aléa désigne le phénomène physique possible, comme une crue, une sécheresse ou un feu. L’exposition correspond aux personnes, aux bâtiments et aux activités qui peuvent être atteints. La vulnérabilité décrit la manière dont ils résisteront ou subiront des dommages. Une pluie comparable peut produire des pertes très différentes selon l’imperméabilisation des sols, l’état des égouts, la construction des sous-sols et la capacité des habitants à protéger leurs biens.

Le climat modifie l’aléa. L’urbanisation et l’aménagement modifient l’exposition. Les normes, les travaux et les inégalités de ressources modifient la vulnérabilité. Attribuer toute hausse des pertes au seul phénomène naturel efface donc une partie du problème. Des recherches sur les avalanches montrent, par exemple, que l’exposition varie sur le temps long avec l’extension des zones bâties, mais aussi selon les déplacements saisonniers de la population [14].

Plusieurs modèles pour un même territoire

Les assureurs ne peuvent plus prolonger simplement les fréquences passées. Ils utilisent des modèles de catastrophe qui simulent des événements possibles, les bâtiments touchés, les dommages physiques et les pertes financières. Ces modèles sont indispensables lorsque les sinistres sont rares, les historiques courts et les portefeuilles concentrés.

Ils ne livrent pourtant pas un futur unique. Dans le cas des inondations urbaines, plusieurs représentations peuvent expliquer correctement les observations passées tout en divergeant sur les rues touchées demain. Une carte statique, un modèle de ruissellement, une représentation du réseau d’assainissement ou un modèle reliant les égouts à la surface ne décrivent pas exactement les mêmes mécanismes [15].

Cette pluralité est parfois appelée équifinalité. Des modèles différents conduisent à des résultats proches sur les événements observés, mais à des projections distinctes sur les événements rares. Pour l’assurance, ces écarts peuvent modifier la perte attendue, le capital nécessaire, le prix ou la décision de couvrir une adresse [15].

Chaque projection retient aussi une trajectoire climatique, un état des infrastructures, une politique d’adaptation et une évolution des valeurs exposées. Le tarif incorpore donc une hypothèse sur les décisions collectives qui seront prises. Une commune qui entretient ses réseaux, limite les nouvelles constructions et finance des travaux ne produit pas le même futur qu’une commune qui diffère ces choix.

Il est utile de distinguer deux formes d’incertitude. Une part reste aléatoire. On ne sait pas quelle maison brûlera ni quelle rue sera submergée lors du prochain événement. Une autre part vient de connaissances incomplètes, de données absentes ou d’actions encore indécises. Elle concerne l’état des sols, la résistance réelle des bâtiments, l’efficacité des digues ou l’entretien des forêts [16].

Cette seconde incertitude peut parfois être réduite par une inspection, une étude, un entretien ou une décision publique. La convertir immédiatement en prime individuelle revient alors à faire payer au ménage une ignorance ou une inaction qui ne lui appartient pas entièrement. Un meilleur modèle peut réduire cette incertitude. Il ne peut pas décider quelle hausse est supportable, quel lieu doit être protégé ni comment répartir le coût d’un départ.

Ortwin Renn, sociologue des risques, et Andreas Klinke, spécialiste des politiques environnementales, distinguent à ce propos la complexité des mécanismes, l’incertitude scientifique et l’ambiguïté des valeurs [17]. Les deux premières appellent davantage de connaissance et une comparaison des modèles. La dernière porte sur ce que la société choisit de protéger et sur les personnes auxquelles elle demande de payer. Elle exige une décision politique.

Une carte change de fonction

Une carte peut représenter un événement historique, un aléa modélisé, les biens exposés, les vulnérabilités ou les pertes possibles. Elle peut informer les habitants, guider des secours, interdire une construction, accorder une aide ou modifier un tarif [18]. Ces usages ne sont pas équivalents.

Le prologue a montré qu’une carte ne fixe pas seule une conséquence. Ici, le changement de fonction devient central. Passer d’une carte d’aléa à une carte tarifaire ne prolonge pas mécaniquement le calcul. Une institution décide que le résultat servira à répartir une charge. Passer de la même carte à un non-renouvellement ajoute une autre décision, celle de ne plus porter le risque.

La carte retient un phénomène, une période, une résolution, un scénario et un seuil. Elle peut être exacte dans ce qu’elle représente et silencieuse sur l’endettement, le statut des locataires, le coût des travaux, la disponibilité des artisans ou les ressources de la commune. Comme tout document cartographique, elle propose une manière de regarder le territoire et laisse certains éléments hors champ [19].

Ces omissions ne la rendent pas fausse. Elles empêchent seulement de lui demander de décider seule qui doit rester assuré, à quel prix et pendant combien de temps. Le péril physique contraint les choix. Il ne fixe ni la couleur, ni la prime, ni le droit attaché à la zone.

La même information peut ainsi servir la prévention, la tarification ou le retrait. Ce glissement devient sensible lorsque les assureurs, les banques et les collectivités utilisent la même donnée [20]. Une zone exposée peut ouvrir une aide et un diagnostic. Elle peut aussi renchérir le crédit et raréfier les contrats. La qualité du modèle ne dispense pas d’examiner la décision qui lui donne cette portée.

Trois usages du prix apparaissent alors. Un prix aveugle maintient une contribution sans rendre visible une différence importante d’exposition. Il peut préserver l’accès à court terme, mais aussi encourager de nouvelles constructions ou subventionner des patrimoines élevés. Un prix-signal rend le danger visible et s’accompagne d’un délai, d’une aide, d’un crédit ou de travaux. Un prix-frontière annonce une hausse, une franchise ou un retrait sans ouvrir de voie réaliste d’adaptation.

La différence ne tient pas seulement au montant. Le même tarif peut avertir un ménage disposant de ressources et pousser silencieusement au départ celui qui ne peut ni financer les travaux ni trouver une autre offre. Le prix n’a donc de fonction préventive que si une institution organise ce qui vient après lui.

Quatre architectures de l’assurance climatique

Aucun pays ne choisit entre un marché entièrement libre et une solidarité sans prix. Les régimes combinent la tarification, la mutualisation, la réassurance, les obligations légales et la garantie publique. Ils diffèrent surtout par la vitesse à laquelle l’exposition devient une charge individuelle et par l’institution qui reprend le risque lorsque le contrat ordinaire atteint sa limite.

France, mutualiser sans différer l’adaptation

Le régime français des catastrophes naturelles, couramment appelé régime CatNat, repose sur une mutualisation nationale. Lorsqu’un événement est reconnu comme catastrophe naturelle et que le contrat couvre les dommages aux biens concernés, l’indemnisation s’inscrit dans un dispositif soutenu par la réassurance publique et la garantie de l’État.

La surprime CatNat1 ne dépend pas directement de l’exposition particulière de chaque logement. Elle empêche donc, pour les périls couverts, que l’adresse détermine seule la contribution. Cette règle exprime une solidarité nationale face à des catastrophes dont les causes et les conséquences dépassent souvent le propriétaire.

La première édition de l’Observatoire de l’assurabilité des territoires permet d’observer ce que cette architecture produit encore. À partir des portefeuilles de quarante et un assureurs couvrant plus de 90 % du marché des maisons individuelles, elle classe 97,7 % des communes métropolitaines sans tension de présence, 1,6 % en tension légère et moins de 1 % en tension modérée. Aucune commune n’apparaît en tension forte dans les données de 2022 [21].

Cette photographie ne mesure toutefois ni le prix, ni la qualité des garanties, ni la facilité d’obtenir un nouveau contrat. La présence de plusieurs assureurs dans une commune ne prouve pas que tous les logements y trouveront une offre abordable. L’indicateur fournit un point de départ utile pour suivre le retrait. Il ne résume pas à lui seul l’assurabilité.

Les données à l’adresse peuvent d’ailleurs servir deux projets opposés. Elles permettent de rendre visible une sélection concentrée dans les zones exposées. Elles peuvent aussi aider chaque entreprise à orienter son portefeuille vers les secteurs les moins coûteux. Le rapport Langreney a souligné le risque d’une démutualisation progressive dans laquelle chaque assureur améliore séparément sa position, tandis que les entreprises restées présentes héritent d’un portefeuille plus chargé [22].

La hausse de la surprime entrée en vigueur au 1er janvier 2025 indique la pression financière exercée sur le régime [23]. Elle ne résout pas le recul du trait de côte, les litiges liés au retrait-gonflement des argiles ni le retard de certaines politiques d’adaptation. La Cour des comptes a notamment souligné les faiblesses de l’anticipation face aux risques climatiques et à l’érosion littorale [24, 25].

La mutualisation nationale protège donc contre une fragmentation immédiate. Elle peut aussi donner l’illusion que l’indemnisation suffira. Or l’érosion appelle une politique de l’habiter. Il faut décider quels lieux seront protégés, lesquels devront être quittés, selon quel calendrier et avec quelle compensation. L’assurance peut financer une perte. Elle ne peut choisir seule l’avenir du littoral.

Royaume-Uni, acheter du temps avec Flood Re

Au Royaume-Uni, Flood Re organise un compromis différent. Les assureurs peuvent lui transférer une partie du risque d’inondation de certains logements. Le ménage conserve un contrat vendu sur le marché ordinaire, tandis qu’une contribution prélevée sur l’ensemble du secteur finance une partie des logements les plus exposés.

Le dispositif empêche que le risque d’inondation soit immédiatement converti en prix individuel intégral. Il est toutefois conçu comme un mécanisme transitoire. Sa raison d’être n’est pas seulement de subventionner aujourd’hui. Elle est d’acheter du temps pour rendre les logements et les territoires moins vulnérables avant la fin prévue du dispositif [26, 27].

La question devient alors très concrète. Que fait-on du temps acheté par la mutualisation ? Sans travaux, règles d’aménagement et financement de l’adaptation, la transition annoncée risque de se réduire à une hausse différée.

États-Unis, entre prix régulé et marchés résiduels

Les États-Unis offrent une architecture plus fragmentée. Le National Flood Insurance Program a rendu possible une assurance contre l’inondation dans des territoires où le marché privé ne suffisait pas. Il a aussi soutenu des choix d’urbanisation et des valeurs immobilières, tout en accumulant des dettes et des subventions implicites. Lorsque les réformes ont voulu rapprocher les primes du risque, elles ont révélé le conflit entre exactitude du signal et capacité des ménages à payer, adapter ou partir [28, 29].

La Californie soumet les tarifs à une procédure plus visible. Depuis la Proposition 103, les prix doivent pouvoir être examinés afin de vérifier qu’ils ne sont ni excessifs, ni insuffisants, ni injustement discriminatoires [30]. Ce contrôle ne supprime pas la hausse des pertes. Une contrainte tarifaire trop forte peut inciter les assureurs à réduire leur offre. Une liberté accrue peut maintenir leur présence tout en rendant la couverture inaccessible [31].

Le FAIR Plan joue alors le rôle de marché résiduel. Il reçoit les logements qui ne trouvent plus facilement de couverture ordinaire. Cette institution évite une exclusion complète, mais elle concentre les risques difficiles et offre souvent des garanties plus limitées. Des données portant sur les prêts immobiliers montrent que son usage dépasse désormais certains secteurs d’incendie et entre dans le financement courant du logement [32].

Le risque n’a pas disparu. Il a changé d’institution. Le passage vers un marché résiduel peut maintenir une porte ouverte tout en séparant les assurés ordinaires de ceux qui dépendent d’un contrat plus cher ou plus fragile. La crise de l’assurance devient alors une crise du crédit avant que chaque maison ait subi un sinistre.

Pools régionaux, préserver la capacité d’agir

Pour une puissance publique, une catastrophe ne produit pas seulement des dommages. Elle crée un besoin immédiat d’argent pour financer les secours, les abris, l’eau, les routes et les importations. L’aide internationale, l’impôt ou l’emprunt arrivent souvent plus tard.

Plusieurs régions ont donc créé des pools de catastrophe. Le Caribbean Catastrophe Risk Insurance Facility, l’African Risk Capacity et des mécanismes comparables réunissent une partie des risques de plusieurs États et achètent de la réassurance sur les marchés internationaux [33]. Leur objectif n’est pas de rembourser toutes les pertes. Ils versent rapidement des fonds afin de préserver la capacité d’action publique pendant les premières semaines.

Ces protections sont souvent paramétriques. Le paiement dépend d’un indice, d’une intensité de vent, d’une quantité de pluie ou d’une perte modélisée. Il n’attend pas l’expertise exhaustive de chaque dommage. La rapidité s’accompagne d’un risque de base. Une population peut subir une perte grave sans que l’indice déclenche le paiement, ou recevoir une somme éloignée de la perte vécue [34].

Le Malawi en fit l’expérience après la sécheresse de 2015 et 2016. Le modèle de l’African Risk Capacity sous-estima d’abord le nombre de personnes touchées. Une hypothèse sur la maturation du maïs correspondait mal aux variétés cultivées. Après une controverse, une correction et un nouveau calcul, un paiement de 8,1 millions de dollars fut versé en 2017 [33].

Le conflit s’était déplacé vers les paramètres, la culture de référence, le seuil et l’accès à l’expertise. L’assurance paramétrique montre que la rapidité repose elle aussi sur une représentation préalable du monde. Le modèle peut fournir les moyens d’agir. Il doit pouvoir être confronté aux connaissances de ceux dont il décrit l’exposition.

L’injustice climatique a une adresse

Les effets du climat se déploient dans des territoires déjà inégaux. Aux États-Unis, l’accès à l’assurance habitation relie désormais plus directement le danger physique, le prix du crédit et la valeur immobilière. Le Congressional Budget Office résume la tension. L’augmentation des pertes et de l’incertitude pousse les primes à la hausse. Une régulation stricte des prix peut, de son côté, raréfier l’offre [35]. Le ménage peut donc être exposé à une prime trop élevée ou à l’absence de contrat.

Cette mécanique traverse des lieux marqués par la ségrégation, les écarts de revenus et l’inégalité des infrastructures. Le climat ne crée pas ces différences. Il les réinscrit dans les cartes, les valeurs foncières et les conditions de couverture.

Les travaux sur l’embourgeoisement climatique, notamment dans le comté de Miami-Dade en Floride, montrent comment l’altitude et les anticipations de risque modifient les trajectoires résidentielles [36]. Les secteurs mieux protégés ou situés plus haut deviennent plus recherchés. Les ménages capables de payer, d’attendre ou de rénover disposent de davantage d’options. D’autres restent dans des logements dont la valeur se fragilise alors même que le coût de les assurer augmente.

L’assurance peut ainsi transformer une carte des dangers en carte des solvabilités. Cette évolution rappelle l’histoire du redlining assurantiel. Les refus furent longtemps justifiés par la congestion, la criminalité, la vétusté des bâtiments ou la qualité supposée du voisinage. Des raisons territoriales présentées comme techniques prolongeaient une hiérarchie raciale et fermaient l’accès au crédit [37].

Les cartes climatiques reposent aujourd’hui sur des phénomènes physiques mieux établis. Elles entrent pourtant dans des territoires produits par cette histoire. La vérité de l’aléa ne rend pas juste la distribution de ses conséquences. Une adresse peut être objectivement exposée et son habitant avoir très peu contribué aux décisions qui ont créé cette exposition.

Le prix immobilier ne fournit pas davantage une mesure pure du danger. Il rassemble la qualité du logement, les services, la rareté du foncier, l’accès au littoral, le crédit disponible et les anticipations de protection publique. Dans le comté côtier de Carteret, en Caroline du Nord, certaines propriétés très exposées restaient fortement valorisées parce que la vue et l’accès à l’océan compensaient la décote attendue du risque [38].

Une aide uniforme aux logements côtiers peut donc soutenir un ménage captif ou préserver un patrimoine de grande valeur. Une politique juste doit relier la carte de l’aléa à celles des revenus, de la dette, de l’usage du bien et des possibilités de partir. Le même niveau d’exposition ne produit pas la même vulnérabilité sociale.

Cette vulnérabilité apparaît aussi dans la mobilité. Un propriétaire doté d’épargne peut réaliser les travaux ou accepter une perte lors de la vente. Un ménage très endetté peut rester prisonnier d’un bien devenu difficile à céder. Un locataire supporte les déplacements et les hausses de loyer sans recevoir l’indemnisation du bâtiment. Le classement territorial produit donc des conséquences différentes selon la position occupée dans le logement.

Le « mauvais risque » territorial n’est pas toujours abandonné d’un coup. Il reste parfois assuré à un prix qui retire les ressources nécessaires aux travaux, dans un segment offrant moins de choix et davantage d’incertitude. L’exclusion prend alors la forme d’une inclusion dégradée.

Modèles privés, décisions publiques

Les modèles de catastrophe sont souvent développés par des entreprises spécialisées. Assureurs, réassureurs, investisseurs et régulateurs les utilisent pour estimer les pertes futures. Cette expertise privée devient cependant une force publique lorsque ses résultats organisent l’accès au logement, au crédit ou à l’assurance.

Préparer des scénarios sans les confondre avec l’avenir

Un scénario n’annonce pas exactement ce qui va se produire. Il permet de vérifier ce que les institutions pourraient encore faire si les pertes dépassaient les expériences récentes [39]. Son utilité dépend donc des décisions, des budgets et des responsabilités qu’il déclenche.

Au Japon, des cartes d’inondation établies pour des pluies de très forte intensité indiquent les zones submergées, les hauteurs d’eau, les refuges et les itinéraires d’évacuation. Le modèle est ainsi relié à des décisions concrètes sur l’alerte, le déplacement des habitants et la continuité des services [40, 41].

Cette préparation ne garantit pas que la situation la plus grave ait été envisagée. En 2011, le tsunami dépassa plusieurs hypothèses locales. À Rikuzentakata, trente-cinq des soixante-huit zones d’évacuation désignées furent submergées [42]. La leçon n’est pas de renoncer aux scénarios. Elle est de les traiter comme des instruments révisables plutôt que comme les limites du possible.

Un rapport ne remplace pas davantage les moyens d’agir. Avant l’ouragan Katrina, des scénarios d’évacuation existaient, mais les ressources nécessaires à leur mise en œuvre ne suivaient pas toujours [43]. Une institution peut donc décrire correctement une catastrophe et rester incapable de protéger les personnes les plus exposées.

Du scénario au tarif

Le modèle catastrophe relie plusieurs opérations. Il produit des événements possibles, les situe dans l’espace, estime les bâtiments atteints, transforme l’intensité du phénomène en dommages, puis les dommages en pertes financières. À chaque étape, une incertitude peut être résumée ou rendue moins visible.

La carte finale donne parfois une impression de certitude que le calcul ne possède pas. Une comparaison menée dans le comté de Los Angeles a montré des écarts importants entre un modèle privé du risque futur d’inondation et une méthode ouverte développée par des chercheurs. Les deux outils attribuaient des niveaux proches de vulnérabilité à une minorité des propriétés étudiées. D’autres comparaisons ont également trouvé des désaccords entre fournisseurs [44].

Les incendies de Los Angeles de 2025 ont fait apparaître une difficulté voisine. Certains modèles représentaient surtout le feu venant des espaces naturels et moins bien la propagation de bâtiment en bâtiment, favorisée par les braises, le vent, la densité et les matériaux [45]. Une maison pouvait alors sembler relativement peu exposée sur une carte de végétation tout en étant vulnérable à une conflagration urbaine.

La pluralité des résultats ne signifie pas que tous les modèles se valent. Elle impose que le désaccord accompagne la décision. Lorsqu’une prime, un refus ou une politique d’aménagement dépend du résultat, l’institution devrait rendre visibles les principales hypothèses, les marges d’incertitude et les scénarios concurrents.

Ulrich Beck appelle « relations de définition » les règles et les pouvoirs qui déterminent ce qui sera reconnu comme risque, comme cause, comme preuve et comme dommage [46]. Dans l’assurance climatique, ces relations distribuent l’autorité entre chercheurs, fournisseurs de modèles, assureurs, administrations, tribunaux et habitants.

Comparer les performances prédictives ne suffit donc pas. Il faut aussi savoir qui contrôle les données, qui choisit le scénario, qui fixe le seuil et qui peut contester la conséquence. Une modélisation privée devient une décision territoriale de fait lorsque la banque, l’assureur et la collectivité reprennent ses catégories sans disposer d’une expertise indépendante.

Les modèles traduisent alors des environnements locaux en distributions de pertes, en besoins de capital et en produits de réassurance [47]. Cette traduction est nécessaire au financement de l’assurance. Elle ne retient cependant du territoire que ce qui entre dans la perte possible. Les attachements, les activités locales et les capacités de départ doivent être réintroduits au moment de décider.

Le dernier payeur

L’assureur intervient au terme d’une longue chaîne. L’autorité a permis de construire. La banque a financé. Le promoteur a choisi des matériaux. La commune entretient les réseaux. Le propriétaire réalise ou reporte des travaux. Lorsque l’eau ou le feu atteint la maison, la déclaration rassemble dans un même dossier les conséquences de ces décisions.

L’assureur n’est donc ni le responsable universel du climat, ni un simple témoin sans pouvoir. Il ne peut refaire seul un bassin-versant ou déplacer un quartier. Il possède toutefois une connaissance particulière. Ses dossiers rapprochent des dommages qui paraissaient isolés et font apparaître des défauts de construction, des réseaux fragiles ou des concentrations territoriales.

Cette position a historiquement conduit certains assureurs à soutenir des inspections et des normes de sécurité. Elle leur donne aujourd’hui une responsabilité de signalement et de coopération. Elle ne leur confère pas le gouvernement du territoire.

L’entreprise est elle-même divisée. La souscription regarde les risques qui entrent dans le portefeuille. L’actuariat mesure les engagements. La finance suit les fonds propres et les placements. Le réassureur, le régulateur, l’agence de notation, la banque et le fournisseur du modèle ajoutent leurs contraintes. Aucun acteur ne décide nécessairement d’abandonner une commune. Chacun protège son bilan et leur effet cumulé peut produire un retrait sans auteur identifiable [48].

L’assureur agit aussi comme investisseur [49]. Au passif, il promet de payer des pertes futures. À l’actif, il place les ressources qui garantissent cette promesse. Dans ses contrats commerciaux, il décide également quelles activités il accepte de couvrir. Une politique climatique cohérente ne peut donc examiner les seules primes d’habitation en laissant de côté les placements et les autres activités de souscription.

Son rôle reste limité, mais réel. Il peut publier des données agrégées sur les pertes et les non-renouvellements, reconnaître les travaux efficaces, financer des diagnostics et alerter avant que les dommages rendent l’action plus coûteuse. Lorsqu’il bénéficie d’une réassurance publique, d’une garantie de l’État ou de l’administration d’un régime obligatoire, ces avantages peuvent justifier des devoirs de transparence, de continuité et de prévention.

De l’indemnisation à l’adaptation

L’assurance finance la part de perte qui demeure après les précautions raisonnables. Elle ne peut rendre indéfiniment soutenable toute accumulation d’exposition. Face au climat, la perte assurée se forme souvent bien avant le sinistre, dans le zonage, les permis, les normes, l’entretien et l’absence de travaux.

Le cadre de Sendai distingue la création de nouveaux risques, la réduction des vulnérabilités existantes, la préparation et le financement de la perte résiduelle [50]. Cette séquence situe mieux l’assurance. Elle intervient surtout lorsque la perte possible doit être répartie. Elle peut aussi agir plus tôt grâce à ses données, à ses conseils, à certaines incitations et aux règles de reconstruction [51].

Les inondations de la région de Valence en octobre 2024 montrent la différence entre payer et transformer. Un an après l’événement, le Consorcio de Compensación de Seguros avait traité 98 % des demandes concernant les dommages matériels et les pertes d’exploitation et versé environ 3,84 milliards d’euros [52]. Le dispositif d’indemnisation avait mobilisé rapidement des moyens considérables. Les grandes protections hydrauliques et les transformations durables de l’aménagement restaient plus lentes à mettre en œuvre [53].

Une institution peut donc être efficace lorsqu’elle règle une perte identifiée et beaucoup moins rapide lorsqu’il faut financer une catastrophe qui n’aura peut-être pas lieu. Le chapitre 13 reviendra sur cette difficulté du non-événement. Ici, elle rappelle que la solidité d’un régime ne se mesure pas seulement au montant versé après le désastre.

Les leviers se trouvent souvent hors du contrat. Pour l’inondation, ils concernent l’imperméabilisation des sols, les réseaux, le zonage et les ouvrages de protection. Pour le feu, ils concernent la végétation, les lignes électriques, les matériaux, les distances entre bâtiments et les voies d’évacuation. Le risque d’un logement se forme tout au long de sa vie, depuis l’aménagement et le permis jusqu’au financement et à l’entretien [54].

Lorsque ces décisions sont différées, leur coût réapparaît sous la forme d’une prime, d’une franchise ou d’un non-renouvellement adressé au ménage. Le tarif individualise alors une défaillance collective. Cette observation ne justifie pas de maintenir des prix artificiellement bas. Un tarif qui masque durablement le danger peut soutenir de nouvelles constructions et reporter la charge sur les générations suivantes [55]. Mais rapprocher le prix du risque sans agir sur ses causes ne constitue pas davantage une politique de prévention.

Le passage du tri à l’adaptation change l’ordre des décisions. Une carte ne devrait pas conduire d’abord à une hausse, puis seulement à la recherche de solutions. Lorsque le risque peut être réduit, elle devrait ouvrir un diagnostic, identifier l’acteur capable d’agir, chiffrer les travaux et organiser leur financement.

L’assurance peut contribuer à cette séquence sans la gouverner seule. Les collectivités contrôlent l’aménagement et une partie des infrastructures. Les banques financent les biens. Les propriétaires agissent sur les bâtiments. L’État fixe les normes, redistribue et peut porter les pertes qu’aucun portefeuille privé ne peut conserver. Le signal devient utile lorsque ces pouvoirs sont reliés.

Organiser le retrait

Dans certains lieux, rester deviendra trop dangereux ou trop coûteux. Le nier préparerait de nouvelles catastrophes. Mais le départ ne peut pas être laissé aux seules lettres de non-renouvellement.

Le retrait organisé, souvent désigné par l’expression anglaise managed retreat, concerne le calendrier, la compensation, les dettes, les locataires, les propriétaires, les emplois, les services publics et les liens sociaux [56]. Il ne consiste pas seulement à déplacer des bâtiments. Il oblige à décider qui pourra partir, qui pourra revenir et ce que deviendra le territoire libéré.

Le contrat peut restreindre cette possibilité après la catastrophe. Une indemnité calculée pour reconstruire sur place peut être insuffisante pour acheter ailleurs, même lorsque le ménage ne souhaite plus rester [57]. Les règles de règlement gouvernent donc aussi la géographie. Elles devraient préciser avant le sinistre comment traiter la dette, la valeur de remplacement et le relogement lorsque reconstruire au même endroit n’est plus raisonnable.

Le retrait peut aussi redistribuer le sol. Après le tsunami de 2004, des zones de sécurité ont empêché certaines communautés de pêcheurs de rebâtir sur les côtes du Sri Lanka, tandis que des projets touristiques bénéficiaient d’un traitement plus favorable [43]. Une règle présentée comme une protection contre le danger peut ainsi déplacer des habitants et ouvrir la valeur foncière à d’autres usages.

Une politique de retrait doit donc associer une expertise publique, une information compréhensible, des modèles discutables, une aide aux travaux, un calendrier de transition, un fonds de relocalisation, la protection des locataires et le traitement des dettes. Sans cette procédure, le climat est gouverné par une addition de décisions privées. Une prime augmente, un assureur refuse, une banque retire son financement et une commune perd progressivement ses habitants.

Le retrait privé produit alors une politique sans nom. Il n’annonce pas l’abandon d’un territoire. Il indique seulement que la couverture n’est plus disponible, que la franchise augmente ou que le marché fonctionne moins bien. Les habitants découvrent séparément qu’ils vivent dans un lieu déjà sorti de la promesse ordinaire.

Cette sortie conduit à la question du chapitre suivant. Dire qu’un territoire devient inassurable peut désigner une limite technique réelle. Les pertes sont trop corrélées, trop certaines ou trop coûteuses pour un contrat donné. Le mot peut aussi masquer l’aboutissement d’une chaîne faite de modèles, de réassurance, de prévention différée, de crédit et de soutien public. Avant de traiter l’inassurabilité comme un état du monde, il faut donc demander quelle institution ne peut plus porter le risque, avec quelle garantie, pour combien de temps et après quelles possibilités d’adaptation.

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  1. En France, la surprime CatNat est une cotisation additionnelle obligatoire prélevée sur les contrats d’assurance de dommages aux biens afin de contribuer au financement du régime d’indemnisation des catastrophes naturelles. Depuis le 1er janvier 2025, elle représente 20 % de la prime correspondant aux garanties dommages des contrats d’habitation et professionnels. Son taux ne dépend pas de l’exposition particulière du bien assuré.↩︎