Chapitre 5 — Faire confiance à celui qui paiera

L’assurance est un service que l’on paie avant de pouvoir en éprouver la qualité. L’assuré espère ne jamais demander la prestation promise. Si une perte survient, il découvre le contrat au moment même où il ne peut plus le remplacer pour l’événement en cours. La confiance ne constitue donc pas un supplément à l’assurance. Elle fait partie de ce qui est acheté [1, 2].

Le feu était parti du tableau électrique, derrière un meuble de l’entrée. Les pompiers avaient empêché les flammes de gagner l’étage, mais la fumée avait traversé la maison. Les murs étaient noircis. L’eau utilisée pour éteindre l’incendie avait coulé jusqu’au sous-sol.

Depuis trois semaines, Nora dormait chez sa sœur avec son fils. L’assureur avait versé une avance pour les premiers frais, puis demandé qu’elle conserve toutes les factures. Un expert avait photographié les pièces, mesuré l’humidité et relevé les appareils endommagés. Un autre intervenant devait encore déterminer quels meubles pouvaient être nettoyés et lesquels devaient être remplacés.

Nora avait transmis le rapport des pompiers, les photographies prises le soir du sinistre, le devis de l’électricien et la liste des biens abîmés. Il fallait maintenant retrouver les factures. À quelle date avait-elle acheté l’ordinateur familial ? Combien valait la table de la salle à manger ? Le manteau de son fils avait-il trois ans ou quatre ?

Un nouveau courriel demandait la date d’installation du tableau électrique et les travaux réalisés par l’ancien propriétaire. Le message rappelait aussi qu’aucun bien ne devait être jeté avant autorisation. Pendant ce temps, la banque continuait de prélever le remboursement de la maison.

Nora se souvenait du prix de son assurance, de la franchise et d’une garantie qui devait permettre de remplacer certains biens sans déduire toute leur usure. Elle ne savait pas que la procédure demanderait autant de temps et de documents. Avant l’incendie, elle pouvait changer d’assureur. Après l’incendie, elle dépendait de celui qu’elle avait choisi.

Une promesse que l’on ne peut pas essayer

Lorsqu’une banque accorde un prêt, elle remet immédiatement une somme à l’emprunteur et organise ensuite son remboursement. Dans l’assurance, le mouvement est inversé. L’assuré verse une prime pendant des mois ou des années. Il devient créancier d’une indemnité seulement si un événement prévu par le contrat survient et si sa demande est reconnue.

Cette position ne lui donne pas la maîtrise ordinaire d’un créancier. L’assureur vérifie la garantie, demande les pièces, évalue le dommage et applique les exclusions, les plafonds, la franchise et l’usure des biens. Il décide quand le dossier est assez complet pour permettre un paiement. L’assuré a financé la promesse, mais l’entreprise conserve une grande partie du pouvoir de dire si les conditions de cette promesse sont réunies.

Ce pouvoir ne peut pas être supprimé. L’indemnité provient des ressources réunies auprès de nombreux assurés. Payer sans vérifier les demandes fragiliserait le fonds commun et reporterait le coût des abus sur les autres membres du pool [1, 2]. Le problème commence lorsque le contrôle ne sert plus principalement à établir le droit, mais à réduire, retarder ou décourager le paiement.

La plupart des produits peuvent être examinés avant l’achat ou rendus peu après. On visite un logement, on essaie une voiture et on retourne un appareil défectueux. L’assurance résiste à cette épreuve. L’assuré peut comparer les prix, les garanties annoncées et la disponibilité du service client. Il ne peut pas tester à l’avance le règlement d’un incendie, d’une invalidité ou d’une hospitalisation.

Il se fie donc à des signes indirects. Le nom de l’entreprise, la présence d’un agent, le témoignage d’un proche et l’observation d’un paiement réel deviennent des indices de qualité. Dans la microassurance, qui propose des contrats de faible montant à des populations disposant de peu de ressources, la confiance accordée au fournisseur et l’expérience des indemnisations observées dans l’entourage influencent fortement la demande [35]. Un contrat correctement tarifé peut rester peu attractif si les personnes doutent qu’il paiera.

La confiance porte en réalité sur trois promesses. L’assureur doit disposer des ressources nécessaires pour honorer ses engagements. Le contrat doit définir une garantie qui ne sera pas interprétée de manière opportuniste après la perte. La procédure doit permettre à l’assuré de comprendre la décision, d’obtenir une avance lorsque son droit paraît établi et de contester avant que l’attente n’ait épuisé ses ressources.

Les règles de solvabilité protègent surtout la première dimension. Le droit des contrats encadre la deuxième. La troisième se voit moins dans les comptes, alors qu’elle détermine l’expérience concrète de la protection.

Les incendies de Los Angeles ont rendu cette distinction particulièrement visible. Certaines maisons n’avaient pas brûlé, mais leurs habitants signalaient des cendres, de la suie, des odeurs persistantes et une possible contamination. Avant d’estimer l’indemnité, il fallait décider si ces effets constituaient un dommage physique couvert. En 2025, un juge californien a estimé que la formulation utilisée par le California FAIR Plan pour les dommages causés par la fumée offrait une protection inférieure à celle exigée par le droit de l’État. Le département des assurances a ensuite engagé une procédure portant notamment sur la présentation des garanties, la qualité des enquêtes et la justification des refus [6, 7].

L’expertise ne mesure donc pas toujours une perte dont la qualification serait déjà acquise. Elle contribue aussi à décider si le dommage entre dans le contrat. Elle évalue ses causes, son étendue et le coût de la réparation ou du remplacement. L’expert de l’assureur est mandaté par l’entreprise. L’assuré peut recourir à son propre expert afin de défendre une autre évaluation et de mener, si nécessaire, une expertise contradictoire.

Le sinistre doit devenir un dossier

Le contrat standardisé facilite la gestion de milliers de risques comparables, mais il laisse peu de place à la négociation individuelle. Le ménage choisit entre plusieurs formules. Il ne réécrit pas la définition de l’incendie, les conditions du relogement ou les preuves qui seront exigées. L’information préalable reste utile, sans permettre de savoir quelle clause deviendra décisive plusieurs années plus tard.

La perte vécue doit ensuite être traduite dans le langage du contrat. Un incendie devient une cause, une date, un inventaire et un montant. Un vol devient un dépôt de plainte, une liste de biens et des justificatifs. Une maladie devient un diagnostic, un code et une demande d’autorisation. Ces documents permettent à l’institution de traiter les dossiers selon des règles communes. Ils peuvent aussi éloigner la procédure de ce que la personne a réellement vécu [2, 8].

Un jour, nous sommes allés déjeuner en famille dans un petit restaurant parisien, près de la gare Montparnasse. Nous devions prendre un train en début d’après-midi. Pour ne pas encombrer une salle déjà très dense, j’avais laissé mon sac de voyage dans le vestibule. À peine étions-nous assis que le serveur m’a prévenu qu’il ne fallait rien laisser sans surveillance. Lorsque je suis revenu vers l’entrée, le sac avait disparu.

Il contenait quelques vêtements et des livres. J’ai appelé mon assureur pour savoir si l’une de mes garanties couvrait le vol. On m’a demandé un dépôt de plainte. Je n’en avais pas fait. Pour une perte limitée, je ne souhaitais pas passer une partie de la journée dans un commissariat. Je voulais seulement savoir si le bien pouvait être indemnisé.

Sans dépôt de plainte, la demande ne pouvait pas avancer. Mon récit devait être formulé devant une autre institution, daté et transformé en document avant d’entrer dans la procédure de l’assurance.

Le dépôt de plainte n’aurait pas démontré que le vol avait eu lieu. Il aurait certifié que j’en avais fait officiellement la déclaration. L’assureur ne demandait donc pas seulement un récit plausible. Il demandait une parole déjà enregistrée par une institution autorisée à la recevoir.

Cette exigence peut être raisonnable. Elle donne une date à la déclaration, engage la responsabilité de celui qui la formule et limite certaines demandes opportunistes. Elle montre aussi que le droit à l’indemnité dépend d’une chaîne documentaire. La perte doit devenir un événement administrativement reconnaissable avant de pouvoir être payée.

L’assurance repose ainsi sur une confiance traversée par le soupçon. L’assureur sait qu’une déclaration peut comporter une omission, une exagération ou une fraude. L’assuré sait que l’entreprise maîtrise mieux le contrat et qu’elle a intérêt à contenir ses paiements. Experts, enquêteurs, données externes et outils de détection organisent cette méfiance réciproque [2].

L’enquête protège le fonds commun lorsqu’elle vérifie une incohérence réelle et distingue l’erreur de la fraude. Elle fragilise la promesse lorsqu’elle transforme toute demande en présomption de mauvaise foi. Le sinistré doit alors prouver non seulement la perte, mais aussi qu’il mérite d’être cru.

Le règlement comporte toujours une part de jugement. Après l’ouragan Andrew, les experts disposaient d’une marge importante dans l’ordre des paiements, les preuves acceptées, l’évaluation de l’usure, la durée du relogement et le choix entre réparation et remplacement [9]. L’étude relevait aussi des différences dans la rapidité du paiement entre assurés blancs et hispaniques, sans permettre de ramener chaque écart à une intention individuelle.

La leçon porte sur la procédure. Des décisions apparemment modestes s’additionnent. La manière de parler, la connaissance du contrat, l’accès à un intermédiaire, le quartier et la capacité à insister peuvent influencer le temps et le montant du règlement. Le tarif n’est donc pas le seul lieu où l’assurance distribue inégalement la protection [9, 10].

Le temps ne coûte pas la même chose

Pour l’assureur, un dossier en attente appartient à un ensemble de demandes. Il doit être enregistré, complété, évalué et clôturé. L’entreprise répartit les dossiers entre ses équipes et cherche un équilibre entre rapidité, contrôle et coût de gestion.

Pour l’assuré, le même délai peut signifier un logement inhabitable, un véhicule nécessaire au travail, une activité interrompue ou des soins reportés. L’attente consomme de l’épargne et réduit progressivement la capacité à discuter. Une demande de document supplémentaire peut être légitime. Elle peut aussi repousser le paiement au moment où la personne est la moins capable de supporter ce retard.

Les avances et les paiements partiels ont pour fonction de limiter cette asymétrie. Ils ne dispensent pas de vérifier le montant final. Ils empêchent que l’urgence matérielle tranche le litige avant la procédure. Une personne qui ne peut plus financer son relogement, son avocat ou son expert acceptera plus facilement une somme faible mais immédiate.

L’assureur est un acteur régulier. Il traite des milliers de sinistres, dispose de juristes, d’experts, de médecins-conseils et de dossiers comparables. L’assuré vit souvent son premier incendie ou sa première invalidité. Il doit apprendre le vocabulaire et les voies de recours pendant qu’il affronte la perte. Cette opposition entre l’organisation habituée à la procédure et la personne qui n’y entre qu’une fois crée un avantage structurel [11].

L’accompagnement par un avocat, une association, un médiateur ou un expert d’assuré peut rééquilibrer la relation. Son accès dépend toutefois du coût du litige et des ressources de la personne. Une promesse qui ne devient réellement défendable qu’après l’intervention d’un autre professionnel reste inégalement accessible.

Une procédure peut enfin réduire l’indemnisation sans produire de refus explicite. Certains assurés abandonnent parce qu’ils ne retrouvent pas une facture, comprennent mal une demande ou estiment que le recours coûtera plus que la somme contestée. D’autres acceptent une proposition insuffisante parce qu’ils ne peuvent plus attendre. Les statistiques enregistrent mieux les paiements et les refus que les dossiers interrompus, les demandes jamais déposées et les accords acceptés par épuisement [8].

L’absence de plainte ne prouve donc pas que la procédure fonctionne. Elle peut signifier que la contestation paraît trop coûteuse ou trop tardive.

Lorsque tous réclament au même moment

Une catastrophe amplifie chacune de ces difficultés. Des milliers de ménages cherchent simultanément un expert, un logement, un réparateur et une avance. Les communications sont perturbées, les prix de la reconstruction augmentent et les justificatifs peuvent avoir disparu avec les biens. L’assurance joue un rôle important dans la vitesse et la qualité de la reconstruction, mais ce rôle dépend du contenu des garanties et de la capacité à verser rapidement les fonds [1214].

La procédure demande alors précisément ce que la catastrophe a pu rendre plus difficile. Il faut dresser un inventaire, retrouver des dates, répondre aux courriels et respecter des délais. Après le Camp Fire en Californie, une étude ethnographique rapporte l’expression locale fire brain, que l’on peut traduire par brouillard de l’incendie. Elle désigne les oublis et les difficultés de concentration qui suivent le feu [15]. Une étude menée auprès de personnes exposées a également observé des difficultés accrues dans une tâche exigeant d’écarter des informations parasites [16].

L’assureur dispose de procédures préparées, de modèles de courrier et d’équipes capables d’être renforcées. Le ménage doit reconstruire à la fois son dossier et les conditions ordinaires de son existence. Adapter la preuve aux circonstances ne signifie pas renoncer au contrôle. Cela évite que les effets du sinistre deviennent eux-mêmes une cause d’abandon.

La catastrophe accroît aussi le pouvoir de fixer les priorités. Quels logements seront inspectés les premiers ? Quels documents manquants seront tolérés ? Combien de temps le relogement sera-t-il prolongé ? Quelle estimation sera retenue lorsque les matériaux et la main-d’œuvre deviennent plus chers ? L’information imparfaite et l’inégalité du pouvoir de négociation justifient une surveillance qui ne se limite pas à la solvabilité de l’entreprise [14].

Les paiements se comparent alors entre voisins. Les délais et les motifs de refus circulent. Une institution peut gagner de la confiance en versant des avances, en expliquant ses règles et en adaptant ses exigences. Elle peut la perdre durablement lorsqu’elle répond à une catastrophe collective avec une procédure conçue pour des dossiers isolés [12, 13].

La confiance se juge dans les pratiques

Les entreprises parlent volontiers de confiance, de proximité et de solidarité. Ces mots renseignent peu sur la manière dont un dossier sera traité. Les assurés jugent plutôt l’institution à partir des décisions qu’ils observent. Un paiement rapide peut renforcer la crédibilité de la promesse au-delà du bénéficiaire direct. Un refus mal expliqué ou un délai répété peut produire l’effet inverse [3, 5].

La solvabilité montre que l’assureur peut payer. Les pratiques de règlement montrent comment il choisit de le faire. Une entreprise fiable ne se reconnaît donc pas seulement au nombre de dossiers clôturés ou au délai moyen. Elle doit permettre à un assuré ordinaire de comprendre la décision prise sur sa demande.

Les indicateurs peuvent aider. Les délais par type de sinistre, les demandes de pièces supplémentaires, les taux de recours et les montants finalement versés rendent certaines pratiques visibles. Une moyenne générale peut toutefois masquer les personnes qui attendent le plus longtemps, les territoires où les refus se concentrent ou les garanties qui donnent lieu aux contestations les plus fréquentes. Les nombres créent de la confiance à distance seulement si leur construction et leurs limites peuvent être examinées [17].

La confiance ne dispense donc pas d’instituer des contre-pouvoirs. Elle devient raisonnable lorsque la trahison est difficile et que la contestation reste praticable.

Rendre la contestation praticable

Lorsque le principe de la garantie paraît établi, une avance doit empêcher que l’urgence matérielle donne à l’assureur un avantage décisif. Après une catastrophe, des délais réalistes, des formulaires simplifiés et la possibilité de corriger un inventaire remplissent la même fonction.

Une réduction ou un refus doit indiquer la clause appliquée, les faits retenus, les documents manquants et la voie de recours. La formule « dossier incomplet » ne constitue pas une justification tant que l’assuré ne sait pas ce qui manque et pourquoi cette pièce est nécessaire.

L’accès au dossier est tout aussi important. Les rapports d’expertise, les photographies, les évaluations et les communications sur lesquels repose la décision ne devraient pas rester uniquement entre les mains de l’organisation qui décide. Sans accès à la preuve, le recours oblige la personne à argumenter sans connaître les éléments qu’elle doit contester.

L’expertise doit pouvoir être discutée sans que son coût réserve cette possibilité aux litiges les plus importants. Les médiateurs, les associations de consommateurs, l’aide juridique et certaines formes d’expertise mutualisée peuvent transformer un affrontement isolé en procédure plus équilibrée.

Le contrôle public doit enfin porter sur les pratiques de règlement, et non seulement sur les comptes. Des données agrégées sur les délais, les demandes supplémentaires, les réductions appliquées pour tenir compte de l’usure, les refus et les résultats des recours permettraient d’identifier les endroits où la promesse se réduit dans la procédure. L’assureur doit aussi répondre des experts, réparateurs, médecins-conseils et plateformes auxquels il délègue une partie du traitement.

Ces garanties ne supposent pas que l’assuré ait toujours raison. Elles reconnaissent qu’au moment du sinistre les deux parties ne se trouvent pas dans une situation ordinaire de négociation. L’une maîtrise une procédure répétée. L’autre dépend d’une promesse achetée avant de pouvoir en vérifier la qualité.

Le chapitre suivant quitte le règlement du sinistre pour revenir en amont du contrat. Avant de décider comment une perte sera payée, l’assureur a déjà choisi les personnes qu’il réunira, les différences qu’il mesurera et celles qu’il transformera en prix.

Références

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