Chapitre 6 — Mutualiser, segmenter
Une prime répartit le coût attendu des sinistres entre les membres d’un même portefeuille. Elle ne se contente pas d’additionner des dépenses. Elle décide quelles différences modifieront le prix et lesquelles resteront supportées en commun.
Dans les années 1950, les classifications automobiles nord-américaines reposaient encore sur des catégories que l’agent pouvait nommer une à une. Le tarif distinguait l’usage du véhicule, la distance entre le domicile et le travail, le rôle du jeune conducteur dans le ménage et sa situation matrimoniale. Pendant un temps, il fallait même savoir si un conducteur de moins de vingt-cinq ans avait juridiquement la garde d’un enfant. Les agriculteurs et les membres du clergé pouvaient bénéficier d’un traitement particulier [1].
La grille changeait par essais successifs. En 1955, une classe fut créée pour certaines voitures conduites par une jeune femme de moins de vingt-cinq ans. Dans le même mouvement, la parentalité cessa d’être utilisée et une formation reconnue à la conduite put améliorer le tarif. Environ un an plus tard, la catégorie particulière des jeunes conductrices fut elle-même supprimée [1]. La classification avançait en ajoutant, puis en retirant, des cases visibles.
Dans les années 1970, elle changea d’échelle. L’assureur ne classait plus seulement le conducteur ou son ménage. Il classait aussi son lieu de vie. À Chicago, en 1976, State Farm utilisait les codes postaux pour tracer les frontières de deux de ses territoires tarifaires en assurance automobile. L’adresse permettait de rattacher chaque conducteur à l’expérience moyenne d’un quartier, sans observer directement sa conduite [2].
Cette territorialisation alimenta la controverse sur le redlining assurantiel. Une frontière administrative pouvait modifier le prix ou l’accès à l’assurance alors que le conducteur et la voiture restaient identiques. Le lieu de résidence condensait des différences de circulation, de vols et de coût des sinistres. Il portait aussi l’histoire du logement, de la ségrégation et du sous-investissement. La classification devenait plus fine géographiquement, mais moins transparente sur ce que l’adresse représentait réellement.
Une nouvelle étape fut franchie dans les années 1990 avec les scores assurantiels fondés sur le crédit. Fair Isaac commercialisa un score pour l’assurance habitation en 1993, puis un autre pour l’assurance automobile en 1995. Les assureurs purent utiliser ensemble de nombreuses informations issues des dossiers de crédit pour estimer la fréquence ou le coût futur des sinistres [3].
L’assuré n’était plus placé dans une classe à partir d’une question identifiable comme son âge ou sa situation matrimoniale. Il recevait un nombre calculé à partir de son historique financier. Les retards de paiement, l’endettement, l’ancienneté des comptes et les demandes récentes de crédit pouvaient ainsi contribuer au prix de son assurance automobile sans décrire sa manière de conduire.
Ces scores séparaient mieux certains risques, mais ils déplaçaient la classification vers une autre sphère de la vie. Une maladie, une séparation ou une perte d’emploi pouvait dégrader un dossier de crédit, puis augmenter le prix d’une assurance. La controverse ne portait donc pas seulement sur la capacité du score à prévoir les sinistres. Elle portait sur le droit de transformer une difficulté financière en caractéristique assurantielle [3, 4].
En quelques décennies, la grille était passée de catégories familiales explicites à un territoire, puis à un score composite. Chaque étape promettait une meilleure connaissance du risque. Elle élargissait aussi le domaine dans lequel l’assureur cherchait des motifs de différencier les prix. Le progrès de la classification ne consistait pas seulement à mesurer plus précisément. Il consistait à décider que de nouvelles parties de la vie devaient désormais compter.
Une variable prédictive ne devient pas spontanément une règle de tarification. Entre la donnée et la prime, une institution choisit ce qu’elle veut prévoir, les personnes qu’elle juge comparables et la conséquence attachée à l’écart observé [5, 6]. La technique améliore la mesure. Elle ne décide pas seule ce qui doit être payé séparément.
Pourquoi classer ?
Une assurance ne peut pas demander exactement la même contribution pour tous les contrats. Les bâtiments n’ont pas la même valeur, les garanties ne couvrent pas les mêmes pertes et les usages diffèrent. Même un tarif très mutualisé distingue au minimum les montants assurés et l’étendue de la couverture.
La classification répond aussi à un problème d’équilibre. Lorsque le même contrat est proposé au même prix à des personnes qui connaissent mieux que l’assureur leur propre exposition, celles qui anticipent des coûts élevés ont davantage intérêt à acheter ou à conserver la garantie. Celles qui se savent moins exposées peuvent chercher une offre moins chère ou quitter le portefeuille. Ce mécanisme est appelé antisélection. Il peut entraîner une hausse des primes, puis de nouveaux départs, jusqu’à rendre la couverture difficile à maintenir [7, 8].
La segmentation vise alors à rapprocher la contribution de chaque classe du coût qu’elle apporte au portefeuille. Elle peut préserver une promesse que des prix trop éloignés des pertes attendues rendraient instable. La solvabilité fait partie de la justice assurantielle. Un contrat abordable n’offre aucune protection si l’entreprise ne peut plus payer lorsqu’un sinistre survient.
Cet argument mérite d’être pris au sérieux. Une prime uniforme n’est pas juste par définition. Elle peut faire financer une grande maison très exposée par un ménage qui possède moins. Elle peut demander à une personne qui conduit peu de contribuer autant qu’une autre qui parcourt chaque jour de longues distances. Une différence de tarif peut également reconnaître un équipement ou un entretien qui réduit réellement le risque [9–11].
La segmentation peut enfin remplacer une catégorie grossière par une information plus proche de l’exposition. Mesurer le kilométrage plutôt que le sexe, l’état d’un bâtiment plutôt que la seule réputation du quartier ou les travaux réalisés plutôt qu’une moyenne territoriale peut soustraire une personne au stéréotype qui lui était appliqué. La personnalisation porte ici une ambition émancipatrice. Elle promet de traiter chacun à partir d’éléments plus proches de sa situation réelle [12, 13].
Ces arguments ne conduisent pourtant pas à un tarif unique. Même lorsqu’il est nécessaire de distinguer, il reste à décider jusqu’où aller, quelles variables retenir, quelles différences neutraliser et quelle part de transfert maintenir. Les travaux classiques sur la classification séparaient déjà la valeur prédictive, la causalité, le contrôle exercé par la personne, la nécessité économique et l’acceptabilité sociale [14, 15].
Une différence de sinistralité1 ne répond pas seule à ces questions. Une classification peut être utile sans être suffisamment fiable pour justifier une forte hausse. Elle peut prévoir correctement tout en utilisant une caractéristique sur laquelle la personne n’a aucune prise. Elle peut enfin protéger un portefeuille tout en fermant l’accès à un bien nécessaire comme le logement, le crédit ou les soins.
Il faut aussi distinguer la segmentation des pertes corrélées. Une compagnie peut différencier très finement des maisons dont les incendies resteraient dispersés. À l’inverse, une tempête ou une inondation peut frapper simultanément des milliers de contrats, même si chacun a été correctement tarifé. Dans le premier cas, la question porte sur la répartition du coût entre assurés. Dans le second, elle porte sur la capacité du portefeuille, de la réassurance et parfois de l’État à absorber un même choc [16, 17].
La limite matérielle de l’assurance ne doit donc pas être confondue avec la décision de renvoyer une différence vers celui qui la porte. La première dépend de l’ampleur et de la concentration des pertes. La seconde dépend de la règle de prix.
Une probabilité pour une personne
L’assurance estime les risques en observant des ensembles. Elle ne sait pas quel conducteur aura un accident ni quelle maison brûlera pendant l’année. Elle peut en revanche estimer le nombre de sinistres qui surviendront dans une population suffisamment nombreuse. La certitude actuarielle est d’abord collective.
Dire qu’un assuré présente un risque de 2 % ne signifie pas qu’une petite partie de l’accident lui arrivera. Le sinistre aura lieu ou n’aura pas lieu. Le nombre indique que le modèle rapproche son dossier d’autres situations dans lesquelles environ deux contrats sur cent ont produit l’événement étudié. Même présenté comme individuel, le risque reste construit à partir de l’expérience d’autres personnes.
Toute probabilité appliquée à un cas singulier suppose donc une classe de référence. Faut-il comparer un conducteur à toutes les personnes de son âge, à celles qui possèdent le même véhicule, habitent le même secteur, parcourent la même distance ou présentent le même historique ? Chaque information supplémentaire modifie le groupe pertinent et peut modifier le résultat. Il n’existe pas une classe unique que les données suffiraient à révéler [18, 19].
Les modèles contemporains rendent ces rapprochements moins visibles. Ils ne placent plus nécessairement les assurés dans quelques cases explicites. Ils construisent des ressemblances à partir de nombreuses variables. Pourtant, lorsqu’un profil devient très particulier, l’assureur ne dispose pas d’une longue série d’observations portant sur cette personne. Le modèle doit encore emprunter de l’information à des cas jugés comparables.
La doctrine actuarielle parle ici de crédibilité2. Diviser un portefeuille en groupes plus homogènes peut améliorer la précision du tarif. Chaque subdivision réduit toutefois le nombre d’observations disponibles. Au-delà d’un certain point, le groupe devient trop petit pour produire une estimation stable. La tarification doit alors combiner l’expérience propre de la classe avec celle d’un ensemble plus large [20, 21].
La personnalisation rencontre donc une tension. Pour rapprocher le prix d’une situation particulière, il faut multiplier les distinctions. Pour estimer le risque avec assez de stabilité, il faut au contraire réunir des expériences nombreuses. Plus le modèle prétend traiter une personne comme une classe à elle seule, plus il dépend de l’information empruntée à d’autres personnes.
La calibration permet de vérifier une partie de ce raisonnement. Lorsque le modèle attribue un risque de 2 % à un grand nombre de contrats, environ 2 % d’entre eux devraient produire le sinistre considéré [22]. Cette propriété ne démontre pas que la probabilité était vraie pour chaque personne. Elle montre que le modèle ordonne correctement des groupes selon la fréquence observée.
Le score ne révèle donc pas un risque qui aurait attendu d’être découvert à l’intérieur de l’individu. Il propose une estimation conditionnelle, produite à partir d’une population, d’une période, d’un objectif et d’un ensemble de ressemblances. Cette estimation peut être utile. Elle doit rester révisable et ne pas être confondue avec une certitude sur le destin de la personne.
Cette limite éclaire la promesse de l’individualisation. Le groupe ne disparaît pas. Il se déplace dans les données d’apprentissage, dans les variables retenues et dans la manière dont le modèle définit les proximités. Le prix paraît appartenir à une personne. La connaissance qui le justifie demeure collective [12, 23].
La table ne découvre pas seule ses catégories
Les facteurs associés à une perte sont très nombreux. Rien dans la statistique n’impose de retenir le sexe plutôt que le kilométrage, la profession plutôt que les horaires, l’adresse plutôt que l’état du bâtiment. Le choix dépend de ce que l’entreprise sait mesurer, de ce que ses systèmes peuvent conserver, de ce que le droit autorise et de ce que le public accepte de voir transformé en prix.
Le sexe a longtemps présenté plusieurs avantages pratiques pour les assureurs. La variable était peu coûteuse, stable, facile à vérifier et disponible dans de longues séries. Elle divisait la population en groupes assez larges pour conserver une base statistique, tout en donnant l’impression de rapprocher le prix de chaque personne [13]. Une variable déjà inscrite dans les formulaires accumule ensuite les données qui confirmeront son utilité.
L’infrastructure crée ainsi une inertie. Une différence utilisée dans le tarif devient une catégorie de suivi, puis une série historique, puis une raison de maintenir la différence. L’assureur peut alors se présenter comme le simple témoin d’un écart observé dans son portefeuille, alors que ce portefeuille a été constitué, tarifé et sélectionné à l’aide des catégories mêmes dont il constate les effets [24, 25].
Le formulaire ne montre pas toujours toutes les informations mobilisées. Un numéro d’immatriculation suffit à identifier le modèle, la motorisation, la puissance, la masse et d’autres caractéristiques techniques du véhicule. Quelques caractères saisis par l’assuré peuvent donc enrichir considérablement le dossier [26, 27]. Les données visibles au moment du devis ne permettent pas nécessairement de comprendre les variables qui ont réellement déterminé le prix.
La disparition d’une catégorie explicite ne signifie pas davantage que l’identité cesse d’agir. L’adresse, les horaires, les déplacements, les achats ou les habitudes numériques peuvent permettre de reconstruire des caractéristiques socialement significatives. Une variable interdite ou abandonnée peut revenir sous la forme d’un ensemble de proxys. Retirer le sexe d’un fichier ne garantit pas que le modèle cesse d’en reproduire les effets à partir d’autres informations [28, 29].
Cette difficulté oblige à distinguer deux usages. Une information peut être impropre à la tarification et rester nécessaire pour vérifier que le modèle ne désavantage pas systématiquement un groupe. Ne pas utiliser une caractéristique pour fixer le prix ne signifie donc pas qu’il faille renoncer à toute mesure des effets qu’elle permet d’observer.
En 2016, l’assureur britannique Admiral annonça un produit destiné aux jeunes conducteurs sans expérience d’assurance. Baptisé firstcarquote, il devait analyser, avec leur accord, une partie de leurs publications Facebook. L’objectif était de repérer des traits de personnalité supposés associés à une conduite prudente, puis d’accorder une réduction pouvant atteindre 15 % [30].
L’algorithme ne recherchait pas seulement des photographies de voitures ou des récits de conduite dangereuse. Il devait interpréter la manière d’écrire et d’organiser sa vie. Employer des phrases courtes, faire des listes ou fixer précisément un rendez-vous pouvait être traité comme le signe d’une personnalité consciencieuse. Des publications ordinaires devenaient les éléments d’un questionnaire tarifaire que l’assuré n’avait jamais explicitement rempli.
Le dispositif ne fut finalement pas appliqué comme prévu. À la veille du lancement, Facebook estima que l’utilisation de ses données pour décider de l’éligibilité ou des conditions financières d’un service contrevenait aux règles de sa plateforme. Admiral dut proposer une version réduite dans laquelle le compte Facebook servait seulement à la connexion et à la vérification de l’identité [31].
L’épisode est important précisément parce que la variable ne parvint pas jusqu’au tarif. Les données existaient. L’assureur affirmait pouvoir en tirer une information prédictive et certains clients auraient accepté leur utilisation en échange d’une réduction. Une autre institution décida pourtant que cette conversion des publications personnelles en prix ne devait pas avoir lieu.
La corrélation n’avait pas disparu. Son usage avait été interdit. Entre une information disponible et une catégorie tarifaire s’interposent toujours des règles, des rapports de pouvoir et des jugements sur ce qu’une institution est autorisée à faire.
Du coût du risque au prix demandé
Dans son sens strict, l’équité actuarielle demande que les différences de prime reflètent les différences de coûts futurs attribués aux contrats. La prime technique3 estime notamment les sinistres attendus, les frais nécessaires à leur gestion et le coût des ressources mobilisées pour que l’assureur puisse tenir sa promesse. La doctrine professionnelle distingue cette estimation des choix commerciaux et juridiques qui interviennent dans le prix final [20].
Le passage du coût estimé au prix demandé n’est pas nouveau. Les assureurs arrondissent des coefficients, lissent des changements, accordent des rabais temporaires et observent les tarifs concurrents. Le prix final peut aussi dépendre des frais d’acquisition, des objectifs de volume et de la volonté de conserver certains clients.
L’optimisation moderne ajoute une capacité plus systématique. Des modèles de demande estiment la probabilité qu’un client accepte un devis, renouvelle son contrat ou parte chez un concurrent. Le prix peut ensuite être choisi pour atteindre un objectif de profit, de volume ou de fidélisation [32, 33].
Une forme particulière de cette pratique est appelée price walking. Le prix augmente au fil des renouvellements pour les clients jugés peu susceptibles de comparer les offres ou de quitter l’assureur. Toute hausse au renouvellement ne relève pas de cette logique. Le coût des sinistres, la garantie et l’exposition peuvent réellement avoir changé. Le price walking désigne une augmentation progressive par rapport au coût attendu, fondée sur la faible probabilité de départ du client.
La justification change alors de nature. Deux personnes présentant des risques et des coûts comparables peuvent payer des prix différents parce que l’une paraît moins susceptible de refuser l’offre. La distinction ne porte plus sur le risque assuré. Elle porte sur la position du client dans la négociation.
Une faible sensibilité au prix peut exprimer la confiance dans l’entreprise ou le désir de stabilité. Elle peut aussi venir du coût de la recherche, d’une faible maîtrise numérique, de la peur d’une interruption de couverture ou de l’absence d’alternative. Ce qui apparaît comme une forte disposition à payer peut donc révéler une capacité réduite à partir.
Cette différence explique la controverse réglementaire. Aux États-Unis, plusieurs autorités ont contesté l’usage de l’élasticité ou de la disposition à payer lorsqu’il conduit à différencier des assurés de profil comparable pour des raisons étrangères aux pertes et aux dépenses attendues [34]. L’assuré ne voit pourtant qu’un seul montant. Il peut croire que toute différence dit quelque chose de son risque, alors qu’une partie du prix dit ce que l’entreprise pense pouvoir obtenir de lui.
Il faut donc distinguer solvabilité et rentabilité. La solvabilité concerne la capacité de payer les engagements, y compris lors d’une année défavorable. La rentabilité mesure ce que l’activité rapporte à ceux qui ont apporté le capital ou pourraient l’investir ailleurs. Un portefeuille peut être finançable sans offrir le rendement recherché. À l’inverse, une activité rentable pendant plusieurs années peut rester fragile face à une catastrophe.
Le retrait d’un assureur n’indique donc pas toujours que le contrat serait techniquement impossible à maintenir. Il peut signifier que le capital paraît plus rémunérateur dans une autre activité ou un autre territoire. Confondre les deux notions permet de présenter une exigence de rendement comme une limite purement actuarielle. Le chapitre 1 a montré que la propriété de l’entreprise change la destination du surplus, sans supprimer les contraintes financières qui pèsent sur l’institution.
Trois usages du prix
Une hausse peut avoir au moins trois fonctions différentes. Elle peut répartir un coût, signaler un danger ou fermer l’accès au contrat. Ces fonctions se combinent souvent dans un même montant, mais elles ne doivent pas être confondues.
Le prix répartit d’abord les dépenses attendues. Une classe dont les sinistres sont plus fréquents contribue davantage. Cette opération peut protéger l’équilibre du portefeuille et éviter que les assurés les moins coûteux ne quittent progressivement le groupe.
Le prix peut ensuite servir de signal. Une prime plus élevée rend visible une exposition et peut encourager des travaux, une modification de l’usage ou une réduction de la garantie. Cette fonction n’est crédible que si la personne comprend ce qui a changé et dispose d’une solution accessible. Signaler qu’une toiture doit être renforcée n’a pas le même effet selon qu’une aide, un prêt et un artisan sont disponibles ou que le ménage doit supporter seul une dépense hors de portée [35, 36].
Le prix devient enfin une frontière lorsqu’il rend la couverture impossible ou vide la garantie de sa portée. Une forte franchise peut laisser le contrat en vigueur tout en reportant l’essentiel de la perte sur l’assuré. Une prime peut refléter exactement le coût attendu et fermer néanmoins l’accès à un prêt ou au logement. La cohérence du calcul ne résout pas le problème social qu’il crée [37].
Ces trois usages permettent de mieux comprendre la subvention croisée. Dans le langage assurantiel, cette expression désigne le transfert par lequel certains assurés paient davantage que leur coût attendu afin que d’autres paient moins. Le terme suggère souvent une anomalie que la segmentation devrait corriger. Ces transferts ne sont pourtant ni tous justes ni tous injustes.
Une prime uniforme peut protéger un ménage modeste ou subventionner un patrimoine coûteux. Un prix artificiellement bas peut aussi masquer le danger et encourager de nouvelles constructions dans une zone exposée. Le jugement dépend des bénéficiaires, du bien protégé, de la transparence du transfert et des mesures de prévention qui l’accompagnent [38, 39].
Une mutualisation défendable ne consiste donc pas à maintenir tous les prix identiques. Elle choisit les différences qui resteront partagées et celles qui modifieront la contribution. Elle peut plafonner une hausse, maintenir des classes assez larges, réserver une information à la prévention ou organiser une compensation entre territoires et assureurs. La connaissance peut être individualisée sans que toute sa conséquence le soit [40].
Le bonus-malus automobile illustre un reclassement souvent mieux accepté. Un conducteur qui ne cause pas d’accident voit progressivement son coefficient diminuer. Celui qui est responsable d’un sinistre paie davantage pendant les années suivantes. Le prix dépend alors d’un événement limité, visible et régi par une règle commune [41, 42].
L’historique individuel apporte une information que les variables présentes à la souscription ne contenaient pas. Il ne suffit toutefois pas à établir un mérite. L’absence d’accident peut traduire la prudence, un faible kilométrage ou la chance. Un accident responsable ne révèle pas nécessairement une disposition durable à mal conduire. Le malus peut aussi inciter à ne pas déclarer une petite perte lorsque la hausse future dépasse l’indemnité attendue.
Ce système reste relativement intelligible. La règle est annoncée, son effet peut être retrouvé sur l’avis d’échéance et le coefficient évolue avec le temps [43]. Cette visibilité ne le rend pas parfait. Elle permet au moins de comprendre pourquoi le prix a changé et dans quelles conditions une situation plus favorable pourra être retrouvée.
S’assurer contre le reclassement
L’assurance protège contre un événement incertain. Elle peut aussi protéger contre la possibilité de devenir, demain, un risque plus coûteux. Une personne en bonne santé peut recevoir un diagnostic. Une maison peut entrer dans une nouvelle zone d’inondation. Un métier peut être reclassé et une information ancienne peut retrouver une portée à la faveur d’un nouveau modèle.
Cette possibilité distingue l’assurance d’un simple achat annuel. Le client ne cherche pas seulement le prix le plus bas pour le risque déjà connu. Il cherche aussi une continuité lorsque sa position changera. Une personnalisation très poussée peut réduire le prix aujourd’hui tout en affaiblissant cette protection contre le reclassement.
Le chapitre 2 a présenté l’idée d’une assurance choisie avant de connaître sa place future. Elle invite à demander quelles différences des personnes accepteraient de voir tarifées avant de savoir si elles seront elles-mêmes du bon côté de la classification. Le raisonnement ne commande pas des primes identiques. Il empêche que ceux que la table avantage aujourd’hui écrivent seuls les règles du portefeuille [44, 45].
Toute information nouvelle n’a donc pas à devenir immédiatement un prix. Le droit peut interdire certains usages, plafonner les écarts, maintenir un droit à l’oubli ou imposer une continuité de garantie. Une institution peut aussi prévoir une transition lorsque la carte ou le modèle change. Le maintien d’une part de mutualisation ne repose alors plus sur l’ignorance. Il devient une décision explicite.
La liberté de ne pas être enfermé dans une moyenne de groupe reste importante. Une régularité vraie dans une population ne décrit pas nécessairement chacun de ses membres. Dans l’affaire Ten Oever, l’avocat général Van Gerven observait que la plus grande longévité moyenne des femmes ne permettait pas de connaître l’espérance de vie d’une personne déterminée. Transformer la moyenne d’un groupe en destin individuel crée une injustice par généralisation [46, 47].
La sortie de la catégorie a pourtant son propre coût. Toute assurance applique à une personne une estimation construite à partir d’autres personnes. Une segmentation toujours plus fine peut libérer l’individu d’un stéréotype tout en réduisant le groupe qui porte sa perte. Une classe large peut protéger et contraindre. Une classification fine peut reconnaître une différence et défaire une solidarité [48].
La question ne consiste donc pas à choisir entre la catégorie et l’individu. Elle consiste à déterminer quelles généralisations sont admissibles, quelle conséquence leur sera attachée et comment une personne pourra contester son classement.
L’équité actuarielle ne suffit pas
L’équité actuarielle possède une force morale particulière. Elle affirme que chacun devrait contribuer selon le coût qu’il apporte au portefeuille. Le conducteur prudent ne devrait pas financer sans limite le conducteur dangereux. La maison peu exposée ne devrait pas supporter indéfiniment celle qui se trouve dans une zone de feu.
Cette conception remplit une fonction professionnelle précise. Elle évite qu’une catégorie paie durablement un prix sans rapport avec les coûts futurs que l’assureur lui attribue [20]. Elle ne constitue pourtant pas une théorie complète de la justice. Elle ne dit pas si la variable utilisée est légitime, si la personne pouvait modifier son exposition, si le contrat protège un besoin essentiel ni si le prix reste supportable [49, 50].
La difficulté tient aussi au possessif. Parler de « son » risque suggère qu’une personne possède entièrement l’exposition que le modèle lui attribue. Une adresse condense pourtant des infrastructures, des décisions d’urbanisme et un marché immobilier. Une conduite reflète aussi des horaires de travail, des distances et l’existence de transports collectifs. Un état de santé porte l’empreinte du travail, du logement, de l’environnement et de l’accès aux soins [51, 52].
Une variable dite comportementale n’échappe pas à cette difficulté. Retarder une consultation peut venir de la négligence, mais aussi de la crainte d’une facture, de l’impossibilité de s’absenter ou de l’absence de professionnel accessible. Conduire la nuit peut traduire un choix de loisir ou un emploi hospitalier. Produire une trace défavorable ne signifie pas que la personne disposait d’une alternative raisonnable.
La donnée comportementale peut mieux décrire l’exposition sans mieux décrire la responsabilité. Le chapitre suivant examinera plus directement cette transformation du comportement observé en mérite tarifaire.
L’information elle-même ne réduit pas nécessairement la perte. Elle peut seulement révéler qui la porte. Une information a parfois une valeur privée pour celui qui sélectionne et une valeur sociale négative lorsqu’elle détruit les conditions du partage sans diminuer le nombre total de sinistres [53]. Le test, la carte ou le score permettent alors aux assurés jugés favorables de demander une baisse, tandis que ceux qui restent doivent supporter une part croissante du coût.
La personnalisation est d’autant plus attirante que chacun peut espérer être reconnu comme un bon risque. Dans des études classiques, une large majorité de conducteurs se jugeaient plus sûrs ou plus compétents que le conducteur médian [54]. L’optimisme comparatif conduit aussi les personnes à considérer certains événements défavorables comme moins probables pour elles que pour leurs semblables [55]. Beaucoup imaginent donc que le modèle révélera qu’ils payaient pour les autres. Peu envisagent d’abord qu’il puisse les désigner eux-mêmes comme le risque coûteux.
L’assurance ne repose pourtant pas sur l’ignorance pure. Elle organise un compromis entre ce que l’on sait, ce que l’on prévient et ce que l’on accepte encore de partager. L’incertitude commune est aussi une ressource. Elle permet de réunir les contributions avant que les places du chanceux et du malchanceux soient définitivement attribuées [23].
Une prime ne fait donc pas disparaître la politique dans le calcul. Elle lui donne un montant. La classification détermine quelles différences deviennent des écarts de prix. La segmentation décide jusqu’où les membres resteront liés malgré ces différences. La précision peut corriger un stéréotype, reconnaître un effort et protéger la solvabilité. Elle peut aussi transformer une vulnérabilité en facture, une information en frontière et un collectif en juxtaposition de profils.
Le chapitre suivant partira de l’autre côté de la classification. L’assureur voit un portefeuille construit par ses propres acceptations, refus et tarifs. L’assuré voit son histoire, ses contraintes et l’événement qui ne s’est pas encore produit. Ces deux regards ne disposent ni des mêmes informations ni du même pouvoir pour imposer leur lecture du risque.
Références
La sinistralité désigne la fréquence et le coût des sinistres observés dans un portefeuille ou une catégorie de contrats.↩︎
La crédibilité actuarielle mesure la confiance que l’on peut accorder à l’expérience propre d’un groupe ou d’un assuré. Lorsque les observations sont peu nombreuses, cette expérience est combinée avec celle d’un ensemble plus large afin d’éviter qu’un résultat accidentel ne détermine seul le tarif.↩︎
La prime technique est l’estimation du montant nécessaire pour financer le coût attendu des sinistres et les charges directement liées à la couverture. Le prix payé par l’assuré peut ensuite intégrer d’autres frais, des taxes et des choix commerciaux.↩︎